06/10/10 – Juppé réfléchit aux salles d’injection de drogues

194433_14340101_460x306Le maire a réuni les acteurs de la lutte contre la toxicomanie afin de mesurer la pertinence de la création de salles de consommation pour les drogués, à Bordeaux. La députée socialiste propose de positionner Charles-Perrens « Centre d’injection protégée »

Vendredi à la mairie, Alain Juppé et quelques adjoints, Fabien Robert, Véronique Fayet, Jean-Louis David ont reçu tous les acteurs de la lutte contre la toxicomanie. Institutionnels et associatifs réunis. Le maire désirait construire son propre jugement, au-delà de la polémique estivale, sur l’opportunité des salles d’injection supervisée. Trivialement qualifiées de « salles de shoot ».

Sujet délicat à manier avec prudence, y compris sur le plan politique. On se souvient que le Premier ministre y fut opposé au mois d’août, tandis que la ministre de la Santé défendait ce projet.

Vendredi donc, la Case, Centre d’accueil de santé et d’échange, le CEID, Comité d’étude et d’info sur les drogues, le département addiction de l’hôpital Charles-Perrens et le docteur Jean-Pierre Daulouède de Médecins du monde à Bayonne, font face aux élus bordelais.

Jean-Pierre Daulouède ouvre le ban. Ce psychiatre qui travaille sur la question de l’addiction depuis de nombreuses années, a aussi participé à l’ouverture du centre d’injection supervisée de Bilbao. Historiquement bien placé, il a aussi participé à la création à Bordeaux, du premier programme d’échange de seringues, en 1993.

Pas de position de principe
« On a écouté, raconte Fabien Robert. On a appris plein de choses, très encourageantes, notamment la baisse incroyable du nombre d’overdoses en France et la réussite de la politique d’échange de seringues. Dans les années 80, la transmission du Sida était la conséquence des injecteurs de drogues pour 40 %. Aujourd’hui, la transmission du Sida ne concerne que 2 % de la transmission par seringue.

Alain Juppé n’a pas de position de principe. Il souhaite trouver un consensus politique au sein du conseil municipal. Il va rendre compte aux élus de cette réunion. Personne ne va tirer dans son coin. » Au mois d’août dernier, en plein cœur de la polémique, Fabien Robert participait à une visite du Quai 9 à Genève, l’un des premiers centres de consommation supervisée, au titre de l’association Élus, santé publique et territoire pour la ville de Bordeaux.

Un premier pas ? « On se renseigne. Bordeaux ne ressemble pas à certaines autres grandes villes avec des lieux de drogues très identifiés. Ici, il n’existe pas une scène ouverte, on trouve des seringues dans plusieurs endroits qui migrent : gare, foyer Leydet… Il n’y aura pas de copié-collé par rapport à ce qui existe ailleurs. »

« Le maire est bienveillant »
À Bordeaux, la population de toxicomanes est évaluée autour de 2 000 personnes, dont 500 seraient, à ce jour, intouchables. Hors circuits de prise en charge. Ce sont eux que les professionnels veulent rattraper. Pour cela, ils ont besoin d’un outil de plus sur le terrain : les centres d’injection supervisée. Véronique Latour, directrice de la Case défend depuis longtemps ce projet. Elle était à la réunion. « C’était serein, dit-elle. Alain Juppé a été attentif et bienveillant. Il veut faire émerger un consensus au niveau municipal. Sans vendre la peau de l’ours, on peut dire ce fut très positif. Je sens un maire plutôt ouvert. »

Même constat pour le docteur Jean-Michel Delile, directeur du CEID et vice-président de l’association nationale des intervenants en toxicologie. « On peut dire qu’il existe un consensus chez les professionnels qui rappellent l’intérêt de ce dispositif en terme d’accès au soin. A Bordeaux, la création d’un tel centre, à titre expérimental, dans un cadre contrôlé et évalué serait une opportunité. En conclusion, nous avons plutôt compris qu’on allait vers une ouverture. » Un groupe de travail va être constitué par Véronique Fayet sur cette question. Cependant, les remaniements ministériels pourraient changer la donne.

Michèle Delaunay dans le débat

Lors de la réunion du Conseil de surveillance du centre hospitalier Charles-Perrens, fin septembre, Michèle Delaunay a proposé que l’établissement monte un dossier de labellisation CAARUD, soit Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction de risques pour usagers de drogues. Cette labellisation positionnera le centre de référence constitué par le département d’addictologie pour la mise en place à titre expérimental d’un lieu de consommation protégée à destinations des toxicomanes. La député socialiste défend la logique de prévention des risques mais souhaite que le processus soit accompagné d’une prise en charge thérapeutique. « Il faut que ces salles d’injection protégée soient en lien de proximité avec ceux qui assurent le soin. Il faut envisager ce débat calmement, en fait il ne s’agit que d’un prolongement de la politique de réduction des risques. Cette attitude de santé publique de réduction de risques ne peut pas s’arrêter à l’échange des seringues. » Une mission d’information sur les toxicomanies est en cours de formation entre le Parlement et le Sénat. « L’un de ces travaux sera de mettre sur pied une attitude consensuelle autour de cette question des centres d’injection protégée, ajoute Michèle Delaunay. Je dois faire partie de cette commission. »

Dans une question écrite au gouvernement, la député socialiste a demandé à Roselyne Bachelot, ministre de la santé « d’autoriser et d’inciter les centres d’expertises CAARUD à mettre en place ces dispositifs de centres d’injections protégés. »

I.CASTERA

Sud Ouest

SUD OUEST 25/09/2010 – Les pragmatiques demandent la preuve par le terrain

194433_14340101_460x306Des élus de droite comme de gauche demandent l’expérimentation.

Pragmatisme contre idéologie. En résumé et de façon rapide, c’est le fond de la polémique soulevée cet été à la suite de la proposition de Roselyne Bachelot de réfléchir à des centres de consommation de drogues surveillés. Le débat transcende les partis. La preuve : le rapport remis hier par l’association Élus, santé publique et territoires (ESPT), dont les conclusions sont plutôt favorables à l’ouverture de centres d’injections pour drogués, rassemble des élus UMP, Modem, Nouveau Centre, Verts, PS et PCF. Il souligne qu’« il est souhaitable que l’état adopte les dispositifs juridiques permettant aux collectivités qui le souhaitent de créer, au moins à titre expérimental, des salles de consommation de drogues ». Patrick Padovani, médecin et adjoint au maire UMP de Marseille, souligne : « à aucun moment on ne s’engage en faveur de la dépénalisation, il s’agit simplement d’un geste de réduction des risques. » tandis que le président d’ESPT, le docteur Elghozi, maire adjoint (PS) de Nanterre, note : « l’addiction est une maladie qu’il faut prendre en charge dans ces lieux qui sauvent des vies et améliorent la situation des riverains. »

Grande précarité
Au total, huit villes, de gauche et de droite, toutes confrontées à des toxicomanes en grande précarité et à la consommation sur la voie publique, font partie de ce groupe de travail : Paris, Marseille, Le Havre, Lille, Annemasse, Saint-Denis et, dans une moindre mesure, Bordeaux et Mulhouse. Fabien Robert, le maire adjoint Modem de Bordeaux, qui participe aux travaux d’ESPT, est allé visiter à Genève, au Quai 9, ce qu’il ne souhaite pas appeler « salle de shoot », mais « salle de consommation de drogues à moindres risques ». « Nous sommes en permanence interpellés, souligne l’élu, par les acteurs de la lutte contre la drogue mais aussi par les riverains, car il faut également prendre en compte le trouble à l’ordre public. »

Les 77 contre
À l’autre bout de la réflexion, 77 élus ont signé la charte des élus contre les drogues. À l’initiative notamment de Jean-Paul Garraud, député UMP de la Gironde et créateur avec une trentaine de collègues du Collectif de la droite populaire, ils veulent « favoriser et renforcer la mise en place locale de programmes de prévention des usages, en mobilisant l’ensemble des acteurs publics et privés susceptibles de relayer des messages éducatifs clairs et adaptés, de soutenir au sein des collectivités l’action des services de sécurité et de justice visant à contrer le trafic de drogue et l’économie souterraine… »

À Bordeaux, le directeur du comité d’étude et d’information sur la drogue et les addictions (CEID), Jean-Michel Delile, psychiatre et thérapeute familial, est d’un tout autre avis. Il reconnaît que derrière la querelle sur l’ouverture de ces salles se cache la polémique entre partisans de l’interdiction et de la répression et tenants d’une pédagogie sur le terrain. « Tout dépend des situations locales, modère M. Delile. Les expériences de Bilbao ou de Genève montrent que l’existence de ces salles ne pousse pas à la consommation, mais permet de ramener les toxicomanes dans les circuits sociaux et médicaux et, au bout d’un certain temps, de leur proposer une aide aux soins. »

LE MONDE 18/09/2010 – Au Quai-9, salle d’injection de Genève, les questions des élus français

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